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9 février 2014
Pietro

Chapitre 6. Le cumul des procédés

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C’est seulement pour satisfaire aux exigences d’une exposition systématique et progressive des différentes procédures que nous nous sommes attaché à appliquer jusqu’ici la méthode verbo-tonale à la correction d’éléments ponctuels et que nous avons présenté chaque procédé dans sa singularité.

Lors de l’illustration de chacun des moyens utilisés, nous avons cependant déjà constaté que la remédiation opère de manière synthétique et globale, c’est-à-dire que le travail phonétique porte simultanément sur tous les paramètres du langage et qu’il tire son efficacité de la mobilisation cumulative, solidaire et diversifiée de toutes les procédures.

D’une manière générale, on sera donc amené à utiliser le cumul des procédés à tout moment et en particulier lorsque :

(CD 4/23)
- 1. la correction porte sur des erreurs fortement enracinées ou fossilisées

Ainsi, par exemple, la réalisation de /y/ comme [u] dans l’énoncé prenez l’autobus est imputable à une surestimation de la composante sombre du phonème /y/, au détriment de la composante claire. On obtiendra l’éclaircissement de la voyelle par le cumul des procédés utilisés par la méthode verbo-tonale pour éclaircir un timbre vocalique : la recherche d’un environnement consonantique éclaircissant (s, t, z), le placement de la voyelle en fin de courbe intonative ascendante, le changement d’octave (c’est-à-dire l’abaissement de la fondamentale et l’étirement de la dernière syllabe vers la zone suraiguë) et, enfin, brochant sur le tout, le nuancement du timbre de la voyelle vers une réalisation claire de /y/, tendant vers /i/.

Dans l’exemple que nous citons, la correction de l’énoncé passera donc éventuellement par une étape transitoire où /y/ sera placé en position optimale, comme ci-après :

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Ω Prenez l’autobus (Tu l’as su ?)

(CD 4/24)
- 2. l’intervention par le nuancement est limitée par les servitudes de nos organes phonatoires

C’est le cas pour la correction des phonèmes vocaliques ou consonantiques qui se trouvent respectivement “en bout de course” de l’axe clair-sombre ou du tableau de la tension décroissante. Par exemple, les voyelles / i / et /u/ se situent aux extrêmes de l’axe clair-sombre. Il est donc malaisé d’éclaircir davantage un /i/ produit trop sombre ou d’assombrir un /u/ produit trop clair sans le recours simultané à tous les procédés d’éclaircissement ou d’assombrissement des timbres vocaliques. La production déjà rencontrée de /u/ comme une réalisation tendant vers /y/ chez les Japonais est un exemple d’éclaircissement excessif qui relève d’un traitement par le cumul des procédés d’assombrissement.

(CD 4/25)
On fera le même constat pour les occlusives sourdes /p/, /t/, /k/, phonèmes les plus tendus du système consonantique français. La production d’allophones de remédiation pour la correction déjà rencontrée des Lybiens qui produisent ces consonnes avec un manque de tension requiert donc la mobilisation solidaire de plusieurs procédés, dont le recours au découpage régressif ou au découpage intermédiaire en syllabation fermée, à la phonétique combinatoire (la production de géminées) et, par-dessus tout, à l’hypertension corporelle.

(CD 4/26)
La démarche vaut également pour la correction de la constrictive /z/ produite avec un excès de tension par les hispanophones. Celle-ci se situe également en “bout de course” dans le tableau de la tension décroissante et ne possède donc aucun phonème de remédiation plus relâché vers lequel opérer un nuancement. Ceci explique la difficulté d’obtenir le relâchement de la constrictive /z/ autrement qu’en mobilisant tout l’éventail des moyens appropriés à cet effet, à savoir : la recherche d’une position optimale (la fin d’une courbe intonative descendante et la syllabation fermée), l’allongement de la voyelle qui précède, la production de l’allophone le plus relâché de /z/, obtenu techniquement en errant les dents et en produisant un [z] inarticulé, proche d’un souffle, le tout dans un état d’hypotension mimo-posturo-faciale maximale.

(CD 4/27)
- 3. l’erreur est la résultante de plusieurs traits non perçus

La confusion par de nombreuses communautés du / ʀ/ dorso-vélaire français(6) avec le [r] apico-alvéolaire (dit r “roulé”) tient à la perception erronée de deux traits différents se situant à la fois sur l’axe du point d’articulation et sur celui du mode d’articulation (la tension décroissante) : absence de postériorisation et excès de tension.

En effet le [r] apical de l’italien ou de l’espagnol, ou encore de certaines régions de la francophonie est une consonne antérieure. Poussée en avant par le courant d’air, la pointe de la langue (apex en latin) touche les alvéoles avec une énergie respiratoire qui varie suivant que la consonne est simple ou géminée. Exemple de l’italien et de l’espagnol : caro   carro.

En français, le [r] apical est remplacé par le [ʀ] uvulaire postérieur, appelé grasseyé. L’élément vibrant n’est plus la pointe de la langue mais la luette, qui effectue des contacts répétés avec la partie postérieure du dos de la langue.

Il se peut également que cette consonne devienne fricative : la partie postérieure du dos de la langue forme alors un rétrécissement du passage de l’air contre le la luette (le palais mou) mais ne produit pas de vibrations. C’est le cas du [ʁ]dorsal dit parisien. Ces deux réalisations sont des variantes postérieures du même / ʀ/.

Dans les deux cas, l’apicalisation traduit une antériorisation excessive du point
d’articulation.

(CD 4/28)
En outre, l’erreur relève également d’un excès de tension consonantique. En effet, la tension des différentes variantes du / ʀ/ décroît dans l’ordre suivant : [r] apical multiple de l’espagnol ou de l’italien (carro), [ɾ] apical simple de l’espagnol ou de l’italien (caro), [ʀ] dorso-vélaire français (avec ses principales réalisations, uvulaire et dorsale), [ɹ] post-alvéolaire de l’anglo-américain (train) ; vient ensuite, sur l’axe de la tension décroissante, la semi-voyelle [w].

Le travail phonétique pour la production du /ʀ/ dorso-vélaire cumulera donc tous les procédés de correction, à la fois de la postériorisation et du relâchement, à partir d’énoncés optimaux comme c’est mon amour  : recours à une combinatoire postériorisante (ʀ+u, o, ɔ ), remplacement de la consonne / ʀ/ par une réalisation apparentée (la fricative postérieure [x], communément appelée “jota” ou un [h] aspiré, en réalité expiré), position relâchée en fin de courbe intonative descendante et relâchement de la consonne par allongement de la voyelle qui précède.

Ω Il rit souvent.

(CD 4/29)
Pour la correction du /r/ apical italien ou espagnol produit par les francophones comme un [ʀ] fricatif postérieur, correction qui pique souvent la curiosité des enseignants, on établira le diagnostic inverse (trop postérieur et trop relâché) et on appliquera les procédures qui cumulent correction de l’antériorisation du point d’articulation et de la tension.

La structure optimale pour ce type de remédiation est assurément un énoncé comme sul treno ou un logatome comme [it/rina] car la présence de la dentale et d’une voyelle d’avant comme /i/ favorisera l’antériorisation du point d’articulation. En outre, l’occlusive sourde /t/ permet également une implosion consonantique favorable à la gémination et donc à la tension articulatoire de la consonne apicale, le tout sur un mode corporel hypertonique.

Inversement, on évitera les structures non optimales telles que amore, pour les mêmes raisons que l’on écartera de la correction du /ʀ/ dorsal des énoncés tels que c’est très bien.

Ω E libero questo posto ?

(CD 4/30)
- 4. La remédiation porte sur une erreur transversale

Un exemple significatif est celui des wolof-phones, qui ramènent systématiquement les constrictives /z/, /ʃ/ et /ʒ/ à la seule consonne pré-dorso-alvéolaire /s/ qu’ils possèdent dans leur système.

Ainsi donc, pour ne citer qu’une des confusions possibles, la réalisation de /ʒ/ comme [s] se situe à l’intersection des deux axes : du point et du mode d’articulation. Par rapport à /s/, la consonne /ʒ/ est perçue à la fois trop antérieure (c’est-à-dire trop claire) et trop tendue. Il s’agira donc de faciliter simultanément la postériorisation et le relâchement de la consonne /ʒ/ par une correction oblique, qui consiste à venir greffer la remédiation sur la seule consonne existante /s/ : ancrer au préalable la constrictive palatale /ʃ/ et prendre appui sur cette nouvelle assise pour obtenir le relâchement du /ʒ/.

Dans l’exemple qui suit, nous avons installé le phonème relais / ʃ / en plaçant cette consonne dans un environnement postériorisant (en l’espèce /u/ et /k/) et relâché ensuite le phonème cible /ʒ/ en le plaçant en finale et en allongeant la voyelle qui précède.

Ω Bouge !

(CD 4/31)
- 5. l’utilisation de certains procédés entraîne l’apparition d’effets secondaires

Par exemple, la correction de la nasalisation provoque parfois un assombrissement indu de la voyelle dénasalisée. Il s’avère alors nécessaire de mettre en place une remédiation compensatoire pour neutraliser ces effets non désirés.

Ainsi dans l’exemple ci-après, où le [ɑ̃] est perçu et reproduit comme une voyelle orale suivie d’un appendice nasal, c’est-à-dire avec un excès de tension, la correction qui consiste à amplifier la résonance nasale par nuancement vers un allophone hypernasalisé risque d’entraîner parfois l’assombrissement indu de la voyelle et sa transformation en [ɔ̃]. Un léger éclaircissement compensatoire vers un [æ] nasalisé constituera le meilleur antidote à cet assombrissement surajouté.

Ω Qu’est-ce que vous faites le dimanche  ?

D’autres exemples d’effets secondaires rédimés par l’application de procédures antagonistes ont été évoqués dans le chapitre consacré à la prononciation nuancée au niveau de la tension et du relâchement consonantiques.

Par souci de transparence et d’honnêteté intellectuelle, nous consignons tel quel l’extrait d’un atelier de correction phonétique commenté en présence des enseignants, où nous avons été confronté à la difficulté de corriger l’assombrissement de [u] prononcé comme [y] tout en compensant par des nuancements divergents l’apparition d’effets secondaires sur un [y] initialement correct, devenu [u] par contamination transyllabique progressive.

Ω Et où tu manges à midi ?

- 6. plusieurs erreurs jalonnent l’énoncé]

(CD 4/33)
C’est la situation de classe la plus courante, car toutes les spécificités segmentales et suprasegmentales du français sont susceptibles de constituer une source de difficultés pour les débutants, et peut-être davantage pour les faux débutants n’ayant jamais bénéficié d’un travail phonétique basé sur la restructuration de la perception auditive.

La correction simultanée de plusieurs erreurs est une opération qui requiert la mise en place d’un dispositif de remédiation à la fois ouvert, souple et adapté aux conditions de réceptivité de l’apprenant, mais aussi cohérent, structuré et rigoureux, de manière à exploiter au mieux les ressources potentielles que recèle chacun des énoncés et à éviter d’allonger le travail phonétique par des interventions infructueuses avec du matériel d’appoint.

Prenons à titre d’exemple le cas courant de l’hispanophone qui entend et
reproduit l’énoncé Sa coiffeuse habite à Dinant

[s a k w a f ø z a b i t a d i n ɑ̃ ] comme
[s a k w a f ɛ s a ß i t a d i n a n]

- 1. Inventaire brut et diagnostic des erreurs


- le [ø] de coiffeuse est ramené à une réalisation trop claire de la voyelle, proche de / ɛ / ;
- le [z] est perçu comme une réalisation proche de /s/, c’est-à-dire avec un excès de tension, une occlusive sourde étant plus tendue qu’une sonore ;
- le [b] de habite, en revanche, est trop relâché, car remplacé par une réalisation proche de /v/ ; or une constrictive est plus relâchée qu’une occlusive ;
- le [ɑ̃] de Dinant est dénasalisé, donc trop tendu, une voyelle orale suivie d’un appendice nasal étant plus tendue que la voyelle nasale correspondante ;

- 2. Objectifs de la remédiation  : il s’agira en l’occurrence d’assombrir la voyelle [ø], accentuer le relâchement de la constrictive [z] et de la voyelle nasale [ɑ̃ ] et renforcer la tension de l’occlusive [b] ;

- 3. Mise en place d’un dispositif de correction motivé par la nature des erreurs et les objectifs de la remédiation. Dans ce cas, nous proposons le dispositif suivant :

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- 1. le bloc 1 maintient la voyelle nasale dans une position favorable au relâchement, c’est-à-dire en finale. La position est optimale en soi et, de surcroît, elle permet d’allonger la nasale en intonation descendante sans dénaturer le modèle ;

- 2. le bloc 2 découpe la chaîne sonore de manière à placer le [b] à l’initiale pour le tendre, tout en gardant le [ɑ̃ ] en finale et en maintenant l’exagération de la nasalisation par allongement et assombrissement. Si nécessaire, l’hypertension déjà obtenue par le découpage sera renforcée par le recours à la prononciation nuancée vers un allophone très tendu de /b/ proche de /p/.La tension corporelle (poings serrés, tonus énergétique) entraînera la production correcte de [b] ;

- 3. le bloc 3 permet de placer le [z] en finale par le découpage progressif. Redémarrage par le début de la phrase pour agir sur le relâchement de la consonne. Celui-ci est renforcé par la production d’un allophone très relâché de /z/ obtenu par l’allongement de la voyelle qui précède et une hypotonie des organes phonatoires et du corps tout entier. Simultanément, la prononciation nuancée vers un allophone sombre de /ø/ tendant vers une réalisation intermédiaire entre /o/ et /u/ permettra de combattre l’éclaircissement excessif de la voyelle ;
- 4. le bloc 4 correspond à la reproduction de tout l’énoncé avec ou sans maintien des déformations, suivant la facilité de l’apprenant à l’auto-correction.

(CD 4/34)
Ω Sa coiffeuse habite à Dinant.


Cet exemple illustre la mise en place d’un dispositif de correction en trois phases, la prise en charge simultanée de difficultés antagonistes (tension et relâchement) et le recours à l’utilisation conjointe de quatre procédures :
- le découpage régressif pour tendre une consonne à l’initiale et le découpage progressif pour relâcher en finale ;
- l’intonation descendante pour favoriser le relâchement de la voyelle nasale ;
- la prononciation nuancée au niveau de la tension consonantique pour tendre une consonne trop relâchée et relâcher une consonne trop tendue ;

En outre, le relâchement de la voyelle nasale en intonation descendante entraînera chez certains apprenants l’apparition d’effets secondaires, en l’occurrence l’assombrissement de la voyelle nasale [ɑ̃] et sa confusion avec /ɔ̃/, erreur courante chez les hispanophones, que l’enseignant devra prévenir ou compenser par un très léger nuancement en sens inverse, vers un allophone de /ɑ̃/ tendant vers un [æ] nasalisé.

Comme on peut le constater, le travail phonétique par la méthode verbo-tonale se conçoit de manière synthétique et globale, dans un processus dynamique au cours duquel toutes les procédures de correction agissent en interaction constante.

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