Intravaia Verbo-Tonale
Méthode Verbo Tonale

Categories

Accueil > Formation > Procédés particuliers de correction phonétique > Chapitre 4.2. La prononciation nuancée. Le nuancement de la tension (...)

7 février 2014
Pietro

Chapitre 4.2. La prononciation nuancée. Le nuancement de la tension consonantique

(CD 3/19)

1. Prérequis

Jusqu’ici, nous avons envisagé les procédures de nuancement du timbre des voyelles. Appliquons à présent la prononciation nuancée à la correction de la tension consonantique.

Étant donné qu’il existe pour chaque phonème consonantique différents degrés de tension, c’est-à-dire différents degrés de concentration de l’énergie respiratoire, qui peuvent être, suivant les cas, sur ou sous-estimés, le procédé de correction consistera à diagnostiquer l’erreur en termes de “plus ou moins tendu” ou “plus ou moins relâché”, à apprécier l’importance de l’écart par rapport au modèle et à corriger en choisissant l’allophone optimal situé dans la direction opposée à celle de l’erreur. Si la consonne est trop relâchée, on s’efforcera d’obtenir un maximum de tension musculaire ; dans le cas contraire, on obtiendra un maximum de relâchement.

Pour le diagnostic de l’erreur suivant le critère tension, il sera opportun de se reporter constamment à la présentation du système consonantique suivant la tension décroissante (cf. tableau 2).

Rappelons que la tension des consonnes décroît dans l’ordre suivant :
occlusives sourdes /p, t, k/, sonores /b, d, g/, affriquées [tʃ], [dʒ], constrictives sourdes
/f, s, ʃ/, sonores /v, z, ʒ / ; viennent ensuite les semi-voyelles /j/ ; / ɥ /, /w/ et, plus
relâchées encore que les semi-voyelles, les voyelles.

Avant tout recours au nuancement des consonnes comme procédé de correction de la tension et du relâchement, il convient de mettre en place les conditions optimales de perception et de reproduction en tirant parti de certaines lois de phonétique perceptuelle.

Ainsi on retiendra que, d’une manière générale :

Une consonne est perçue comme plus tendue :
- lorsqu’elle est placée à l’initiale d’un mot ou d’une structure. Par exemple [ʒ] est plus tendu dans Jacques que dans âge ;
- lorsqu’elle se trouve en syllabe accentuée. Par exemple, [p] est plus tendu dans
paire que dans patin ;

- lorsqu’elle est précédée d’une autre consonne, de préférence sourde et implosée.
Ainsi, [p] est perçu plus tendu dans banlieue de Paris prononcé [bɑ̃ljøtpaʁi] que dans Paris pris isolément.

En corollaire, une consonne est perçue comme plus relâchée :
- lorsqu’elle est placée en finale d’un mot ou d’une structure ;
- lorsqu’elle est placée en position atone. Ainsi le [z] est perçu comme plus relâché
dans assise que dans mademoiselle ;

-  lorsqu’elle est précédée d’une consonne voisée ou d’une voyelle

(CD 3/20)

Pour se convaincre de la validité des lois de phonétique perceptuelle, il suffit d’examiner de près les différentes réalisations du phonème /p/ par les mêmes sujets Lybiens qui reproduisent /p/ comme [b], c’est-à-dire de façon trop relâchée.

Ω Voilà la banlieue de Paris

Le [p] de Paris est reproduit de manière suffisamment tendue, parce que précédé d’une consonne sourde implosée [t].

Il en va de même dans l’exemple suivant :

Ω Vous avez combien de pièces ?

Par contre, dans le même énoncé ci-après, le [p] est reproduit [b], c’est-à-dire de manière trop relâchée, parce que précédé d’une consonne voisée et du [ə] caduc.

Ω Vous avez combien de pièces ?


Enfin, dans l’exemple ci-après :

Ω Madame, s’il vous plaît, une paire de patins pour cette jeune fille !


le [p] de patins est reproduit comme [b], c’est-à-dire de manière plus relâchée que le [p] de paire, parce que l’accent d’intensité du groupe rythmique mobilise presque toute l’énergie respiratoire et éponge la tension du [p] de patin en position atone.

(CD 3/21)

On voit d’emblée le profit que le professeur pourra tirer de ces lois de phonétique perceptuelle. D’une manière générale, on placera en finale une consonne trop tendue pour accentuer son relâchement et à l’initiale une consonne trop relâchée pour renforcer sa tension.

Ainsi dans le cas de cet hispanophone qui produit /z/ comme [s], c’est-à-dire avec un excès de tension, on veillera, avant toute intervention par la déformation dans l’émission du modèle, à placer le phonème /z/ en finale pour le relâcher.

A choisir entre ces deux énoncés : Vous le pesez, madame  ? et D’accord, je le pèse, le pédagogue accordera la priorité au second parce que c’est celui qui offre les meilleures conditions de perception et de reproduction pour l’apprenant qui sous-estime le relâchement de la constrictive /z/. L’allongement de la voyelle qui précède accentuera par ailleurs le voisement de la consonne /z/.

Ω Vous le pesez, Madame ?
D’accord, je le pèse


(CD 3/22)
Dans cet autre exemple de même nature, où le [ʒ] initial est produit avec un excès de tension, proche de l’affriquée [dʒ], un rapide détour par des structures optimales où /ʒ/ se trouve en finale facilitera l’intégration du phonème à reproduire.

Ω Je vous en prie

Rappelons que, pour éviter de recourir systématiquement à des structures optimales d’appoint, il suffit la plupart du temps de maximiser les conditions de perception et de reproduction par le découpage
- régressif pour tendre une consonne en la plaçant à l’initiale ;
- progressif pour la relâcher en la plaçant en finale ou, ce qui revient au même, en fin d’expiration ;
- intermédiaire pour imploser une consonne et accentuer la tension de la consonne suivante.

Ces prérequis étant posés, analysons à présent quelques cas de nuancement consonantique de manière plus systématique.

(CD 3/23)
2. Excès de relâchement consonantique

Écoutez l’exemple suivant :

Ω Monsieur Bertin vend du pain et des gâteaux

Cette jeune Lybienne reproduit tout l’énoncé sur le mode relâché. L’occlusive sourde [p] est reproduite avec trop de relâchement puisqu’elle est ramenée à l’occlusive sonore [b] correspondante. La correction consistera à placer la consonne à l’initiale et à proposer un allophone très tendu de /p/.

Il va sans dire que la mise en condition musculaire (poings serrés, attitude dynamique) facilitera grandement la prononciation correcte.

Ω Monsieur Bertin vend du pain et des gâteaux

Dans cet autre exemple, du même sujet,

Ω Vous avez combien de pièces ?


nous avons cumulé prononciation déformée vers un allophone très tendu de /p/ et recours au découpage intermédiaire pour optimaliser la structure en faisant précéder le phonème litigieux par la consonne sourde implosée [t].

Ω Vous avez combien de pièces ?


(CD 3/24)
Nous observons une correction similaire dans l’exemple suivant où le [p] reproduit comme [b] par cette Vietnamienne est remplacé par une géminée, donc une variante plus tendue.

Ω Vous allez à la plage ?

(CD 3/25)
Écoutons enfin le dispositif de correction mis en place dans cet énoncé :

Ω Madame, s’il vous plaît, une paire de patins pour cette jeune fille !

Le [p] de patins se trouve dans une position particulièrement non optimale pour les Lybiens, qui produisent /p/ comme [b], c’est-à-dire de manière trop relâchée. La consonne se trouve certes placée à l’initiale, mais la tendance au relâchement est renforcée par la position atone de la syllabe et, de surcroît, la présence de la voyelle [a] place les organes phonatoires en position de relâchement.

Pour rétablir la tension de la consonne [p], il s’est avéré nécessaire de coupler la prononciation nuancée vers un allophone très tendu et implosé de /p/, avec atténuation de l’intensité de la syllabe accentuée, responsable du relâchement et du voisement de [p]. La correction se termine enfin par un rétablissement de la structure rythmique, pour éviter de dénaturer le modèle.

Un autre exemple de relâchement excessif :

(CD 3/26)
Ω Je vais chercher du bon vin à la cave

On trouve ici le même type d’erreur : trop peu de tension, puisque l’occlusive
sourde /k/ est produite avec une occlusive sonore [g]. Même type de correction.

Ω Je vais chercher du bon vin à la cave

Cet exemple nous fournit l’occasion de faire observer que la prononciation déformée au niveau de la tension ou du relâchement consonantique met en jeu toute une dynamique articulatoire et posturo-mimo-gestuelle qui peut avoir des répercussions non négligeables sur la reproduction globale de la chaîne sonore. Contrairement à la prononciation par filtrage des timbres vocaliques qui circonscrit son action au seul paramètre concerné et agit essentiellement sur la restructuration de la perception, la correction d’une consonne sur le mode plus tendu ou plus relâché est inévitablement plus diffuse et investit tous les éléments de la chaîne parlée.

Ces phénomènes de contamination dépassent de loin le cadre de l’assimilation par les sons voisins, qui est du ressort de la phonétique combinatoire.

Ainsi, une écoute attentive de cette jeune Chinoise révèle qu’une partie de la tension du [k] s’est reportée sur le [v] de cave, jusque-là bien reproduit, et a transformé celui-ci en [f]. Il eût été nécessaire de poursuivre la correction : tendre le [k], allonger la voyelle [a] tout en relâchant aussitôt le [v] de cave vers un allophone de /w/.

Dans les exemples examinés jusqu’ici, le manque de tension affecte des consonnes sourdes, c’est-à-dire des consonnes qui figurent déjà parmi les plus tendues du système et qu’il est malaisé de tendre davantage sous peine de provoquer les phénomènes d’assimilation trans-syllabique évoqués plus haut. Cette difficulté est de même nature que celle que l’on éprouve à assombrir un /u/ ou à éclaircir un /i/.

Par contre, lorsque l’erreur par excès de relâchement porte sur une consonne sonore, occlusive ou constrictive, il est possible d’opérer une déformation par la tension dans une aire de réalisation beaucoup plus large, pouvant aller jusqu’à la plage du phonème sourd correspondant.

Ainsi dans les exemples suivants, où [b] est reproduit avec trop peu de tension, proche de /v/, la déformation peut aller jusqu’à proposer un [b] très proche de /p/.

Ω Catherine habite ici
Est-ce qu’elle habite à Paris ?
Il n’y a plus de sacs-poubelles
Je souffle les bougies


(CD 3/28)
Il en va de même pour ces exemples où le [ʒ] est reproduit avec trop peu de tension, proche de la semi-voyelle /j/ ; la déformation pourra aller jusqu’à proposer un [ʒ] très proche de /ʃ/.

Ω Où Est-ce que vous habitez, Jacques ?
Il y a un appartement à louer, je crois


Cependant, pour être spectaculaire, ce genre de thérapie lourde n’en est pas moins délicate, car elle risque de faire basculer l’apprenant dans la plage du phonème vers lequel on tend. Ce risque concerne également la prononciation nuancée des timbres vocaliques. C’est pourquoi nous préconisons d’obtenir la tension de la consonne par l’incidence cumulative de plusieurs procédés.

En l’occurrence, dans l’exemple qui suit, nous avons cumulé mise en position
initiale et légère déformation vers la constrictive palatale sourde /ʃ/.

Ω Bonjour, Madame


(CD 3/29)
Dans les exemples ci-après, où le [b] est perçu et reproduit avec un manque de tension, proche de /v/, on offrira à l’audition des sujets un allophone plus tendu de /b/. De plus, la mise en position optimale de [b] à l’initiale facilitera la reproduction correcte du modèle, sans qu’il soit nécessaire de porter la déformation jusque dans l’aire de confusion phonologique avec /p/.

Ω Bonjour Monique, assieds-toi !
Vous habitez rue Montmartre ?


Est-il nécessaire de préciser que le nuancement va toujours se fonder sur une audition en synthèse dirigée par l’intervention de l’enseignant et contrôlée par la prononciation de l’apprenant. C’est toujours, en dernière analyse, l’apprenant qui, par ses rétroactions, définit son degré de tolérance à la remédiation proposée et oriente en permanence le professeur dans le choix et le dosage de sa thérapie ainsi que dans la mise en place de son dispositif de correction.

(CD 3/30)
La réalisation de l’occlusive sonore /g/ comme une constrictive sonore [γ] chez les hispanophones est de même nature que celle rencontrée dans les exemples précédents : pas assez de tension. La correction de l’erreur consistera donc à présenter une réalisation très tendue de /g/ en position initiale.

Ω Ce petit garçon, c’est Pilou, mon frère
Oh, Gaston, nous sommes perdus !

(CD 3/31)
3. Excès de tension consonantique

Jusqu’à présent, nous avons évoqué les erreurs dues à un manque de tension de la consonne. Parfois l’erreur peut consister en un excès de tension.

Le /v/ produit comme [ß] par les hispanophones en est un exemple. La correction par le nuancement consistera à offrir à l’audition du sujet un allophone relâché de /v/ proche de /w/.

Ω Je déteste la voiture


(CD 3/32)
La sous-différenciation phonologique déjà évoquée du /s/ et du /z/ chez les hispanophones illustre bien cette tendance à l’excès de tension.

Écoutez les exemples suivants :

Ω Toute la famille est assise
Cela ne vous fait pas plaisir ?
Là, j’ai dix ans

Diagnostiquons l’erreur commune à tous ces exemples. Les hispanophones produisent la constrictive sonore /z/ comme une constrictive sourde /s/. Or la sourde est plus tendue que la sonore correspondante. Par conséquent, la correction consistera à présenter un allophone très relâché de /z/ en position finale et à allonger la durée de la consonne de manière à faciliter la perception de la sonorité.

Ω Toute la famille est assise
Cela ne vous fait pas plaisir ?
Là, j’ai dix ans


(CD3/31)
Dans tous ces exemples, la position en finale de [z] est optimale dans l’absolu. De surcroît, elle rend possible le prolongement de la durée et du relâchement consonantique sans dénaturer la structure rythmique du modèle.

Par contre, dans l’exemple ci-après :

Ω Bonjour, Mademoiselle !

le [z] placé sous l’accent d’intensité rend inopérante la déformation vers un allophone très relâché. Le recours à une structure optimale, comme, par exemple, elle est assise, où le [z] se trouve en position finale, facilitera la perception du voisement.

Ω Bonjour, Mademoiselle !

Observons la procédure de correction choisie pour la sensibilisation au voisement dans l’exemple ci-après :

Ω Est-ce que vous avez une chaise ?

Le travail phonétique a consisté à optimaliser les conditions de perception du premier [z] par un découpage progressif pour placer la consonne en finale et à accentuer ensuite le relâchement et le voisement du second [z] par allongement. Cette procédure a entraîné l’auto-correction automatique du [z] dans les deux énoncés qui ont suivi :

Ω Est-ce que vous avez un marteau ?
Pierre, vous aimez mon tableau n’est-ce pas ?


(CD 3/34)
La production de la constrictive sonore /ʒ/ comme une affriquée sonore [dʒ] est un autre exemple déjà rencontré qui illustre la même propension à l’excès de tension. Ici encore la correction consistera à présenter un allophone très relâché de /ʒ/ en position finale pour lutter contre la tension excessive.

Ω Je suis peut-être bête, mais toi tu n’es pas gentil


Ce dernier exemple, que nous avons déjà rencontré maintes fois, nous offre l’occasion de clore la présentation de cette procédure en rappelant que la prononciation nuancée est rarement circonscrite au traitement ponctuel d’un seul paramètre. C’est pour des raisons de simplification pédagogique que nous avons traité les différentes erreurs dans leur singularité. Souvent la prononciation nuancée porte sur la correction simultanée de plusieurs paramètres. Il n’est pas rare qu’un modèle subisse de nombreux nuancements, tantôt convergents tantôt antagonistes portant sur différents types d’erreurs à corriger dans un même énoncé. Ainsi, dans ce dernier exemple, les modifications du modèle ont porté à la fois sur la correction du relâchement de [ʒ] , l’aperture, l’allongement et la nasalisation de la voyelle [ɑ̃].

Enfin, il serait vain de vouloir définir l’efficacité relative de la prononciation nuancée par rapport aux autres procédés de correction phonétique. En effet, ce procédé, comme tous les autres, intervient rarement seul. Le travail phonétique par la méthode verbo-tonale tire ses effets les plus durables de la simultanéité et de la solidarisation des différentes procédures utilisées. La mise en place d’un dispositif de correction plus ou moins différencié est fonction de l’aptitude du maître à établir des diagnostics étiologiques qui transcendent la simple symptomatologie de surface et à contrôler les effets de la thérapie proposée grâce à la maîtrise des lois de phonétique perceptuelle et, en dernière analyse, à une connaissance intime et personnalisée de l’apprenant.

Enregistrer au format PDF Article en PDF